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Réflexion

Être végane ne sauve pas les animaux

Le porte-parole de Boucherie Abolition, association qui rajoute régulièrement des contenus sur sa chaîne YouTube, mérite qu’on s’attarde dans une vidéo aujourd’hui supprimée sur son message. On peut lire ça et là que le mot « vegan » fait du tort au véganisme, notamment parce qu’on y regroupe aussi bien les activistes qui dégradent les vitrines des bouchers que les végétaliens qui ne sont pas anti-spécistes. De fait, certains parlent d’opter pour le terme « régime végétal » pour ne pas avoir à faire face au idées reçues sur les véganes. Dans le milieu académique, on a plutôt tendance à utiliser le terme « végétarisme intégral ».

Vincent Aubry rappelle deux choses : la première est qu’un végane ne sauve pas d’animaux. Au mieux, en ne consommant pas de matière animale, on épargne des animaux — en somme, on boycotte les produits animaux. Mais comme le rappelle Broccoli Concentré, il y a bien plus de flexitariens et d’omnivores enclins à essayer des alternatives végétales qu’il y a de véganes, une part de la population qui a de fait un impact bien plus important sur l’agriculture animale. Les 1% de véganes en France, par leur boycott, ne sont ni suffisamment crédibles ni suffisamment menaçants pour le système économique de l’industrie alimentaire. En résumé, il est faux de (se) dire qu’un végane sauve des animaux si ceux-ci ne sont pas littéralement sauvés.

À chaque fois que l’on se définit comme [végane], on se définit comme une personne qui a arrêté de participer au massacre mais qui ne fait rien pour l’arrêter.

Être végane doit être synonyme d’activisme

Le deuxième point soulevé par Vincent Aubry est qu’être végane ne veut pas dire être activiste. Lui-même se définit comme « militant animaliste », un terme qu’il trouve plus cohérent avec ses actions et ses idéaux et qui le soustrait aux débats stériles concernant l’alimentation (« Et la B12 alors ? », « Tu as des carences en protéines ? ») pour se concentrer sur le sujet de fond : la libération animale.

Broccoli Concentré le soulignait déjà dans un article : ceux qui ont le plus grand impact sur la cause animale ne sont pas nécessairement des véganes. Mauricio Garcia-Pereira, lanceur d’alerte des sévices sur animaux au sein de l’abattoir de Limoges, n’est ni végane, ni activiste. Pourtant les images qu’il a capturé et les déclarations faites dans la presse détourneront sûrement plus de gens de la viande qu’un végane lambda (moi inclus).

L’alimentation nous détourne du débat de fond

À un niveau plus local, l’association ERA à Strasbourg, entièrement composée de bénévoles, sauve près de 1 000 chats par an, en sortant les chats de la rue, en recueillant les félins abandonnés et en soignant les plus malades, avant de leur offrir une vie meilleure au sein d’un foyer d’adoption. Je doute qu’il y ait beaucoup de véganes parmi les membres et pourtant le souci des autres ou l’éthique du care comme disent les anglophones est au centre de leur démarche et produit des résultats très positifs pour le bien-être animal.

De même, l’association Lianes qui « vient en aide aux animaux et à leurs propriétaires lorsque ces derniers rencontrent des difficultés sociales ou de santé », c’est-à-dire aux personnes handicapées ou précaires quand ce n’est pas sans-abri, imagine son action comme un « outil novateur pour les personnes en situation d’isolement grâce aux services rendus à leurs animaux de compagnie. » Je souligne, mais je vais le réécrire, parce que cette phrase est incroyable : rendre un service à un animal. Peut-on faire plus « végane » ? Y a-t-il seulement des végétaliens parmi l’association ?

Il est facile de cracher sur les omnivores et de se réfugier derrière son idéal de pureté, mais là où les véganes devraient être attendus, c’est au niveau de l’action concrète. Food Not Bombs fait elle d’une pierre trois coups en distribuant des repas véganes gratuits aux plus démunis composés à partir d’aliments récupérés. C’est écolo, végane et humain — on peut difficilement faire mieux.

Je ne suis pas sûr qu’ils feraient des cakes à l’ananas

Dans la vidéo, Vincent Aubry soulignait que le véganisme est dans « la séduction permanente » et qu’on trouverait idiot, si on se battait contre l’homophobie ou la pédophilie, de plaire aux coupables de ces crimes. Dans les affaires humaines, on a au contraire tendance à mettre en avant les victimes. C’est cette attitude qu’il faut répliquer si l’on a le souci de leur bien-être.

Le réseau international The Save Movement évoqué dans la vidéo fait passer les véganes pour des Bisounours. Ce n’est pas par le pouvoir de l’amour que le conducteur de la bétaillère va abandonner son métier et devenir végane. Je ne dis pas qu’il ne faut pas se préoccuper des employés de l’industrie animale qui exercent un métier aux conséquences souvent graves (stress post-traumatique, troubles musculo-squelettique). Mais les luttes anti-raciste et féministe n’ont pas acquis des droits gratuitement, il a fallu les réclamer. Sacrifier du temps, des moyens, malheureusement parfois des personnes.

La version édulcorée du véganisme proposée par The Save Movement n’a ni l’image d’une lutte ni les attraits. Alors pour répondre au dernier écran de la vidéo, oui, l’appel au véganisme invisibilise la lutte antispéciste.