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Lettre ouverte à mon ami végétarien

Ou « Pourquoi les végétariens ont-ils torts ».

Avec Maurice (le prénom a été modifié par souci d’anonymat), on est copains depuis la fac. Maurice est végétarien depuis six mois, principalement par conscience écologique (ce qui montre d’emblée la carence de ses connaissances, mais on y reviendra). Il utilise du vinaigre blanc à 14°C pour nettoyer sa salle de bain, fait attention à sa consommation d’eau sous la douche et ailleurs, ne souhaite pas avoir de voiture et préfère manger bio, tout en évitant les fruits et légumes exotiques (mangue, avocat, etc.)

Maurice est un salaud

Tout cela c’est bien, seulement il y a un problème : Maurice est un salaud. C’est le type de personne qui te dira « Je ne peux pas être végane, c’est trop de contraintes », parce qu’il n’a pas compris que le véganisme est un choix moral, ou plutôt un devoir moral et que « changer nos comportements pour les mettre en harmonie avec nos valeurs » pour citer Melanie Joy n’est nullement un obstacle mais un parti pris dont on se revendique fièrement.

Maurice aime beaucoup ses bottines en cuir, c’est ça la vérité, et il ne conçoit pas de ne plus les porter s’il porte à la place son éthique animale en étendard. Maurice me parle de choses terribles comme le coût environnemental d’un voyage en avion, mais Maurice voyage plus fréquemment dans les airs que moi. Maurice, tout aussi ironiquement, me parle des privilèges qu’a notre génération de pouvoir se déplacer à petit budget à l’international puis me dit l’instant d’après qu’il n’est pas convaincu par le fromage végétal (il invoque même cette raison pour se cantonner au végétarisme), un privilège d’alternative pourtant bien occidental aussi.

Maurice est un ignare

Comme l’ensemble des végétariens, Maurice doit sa bêtise à son ignorance. Il mange du fromage, sans savoir que pour la fermentation du lait de vache, de chèvre ou de brebis on utilise de la présure, un coagulant du lait d’origine animale extrait de la caillette, le quatrième estomac des veaux. L’origine même des cultures de bactéries est donc carné. Pire encore, et ça le végétarien ne le sait pas : « Tous les fromages français d’Appellation d’origine contrôlée (AOC) contiennent de la présure, un terme qui signifie forcément une origine animale [1] ». Quand Maurice mange donc du Roquefort, du Camembert, du Comté, du Maroilles, du Reblochon, du Munster ou du Bleu d’Auvergne (la liste est longue), il ignore qu’il transgresse ses propres principes.

Maurice n’est pas écolo

Maurice roule à vélo, trie ses déchets, fait sa propre lessive avec des copeaux de savon de Marseille et amène son sac en papier quand il va aux courses. Mais Maurice n’est pas « écolo » pour autant. Car Maurice boit du lait et mange du fromage, et participe ainsi à la demande en produits laitiers. Or il est établit qu’une vache émet jusqu’à 500 litres de méthane par jour ; le méthane reste dix fois plus longtemps dans l’atmosphère que le CO2 et en relâcher a à moyen terme un effet équivalent à 21 tonnes de dioxyde de carbone (CO2).

Maurice l’ignore peut-être, mais la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) estime que les ruminants domestiques sont la première cause d’émission de GES (gaz à effet de serre), devant les véhicules motorisés, avec 18 % du total des GES et 37 % du méthane lié aux activités humaines. Depuis 2018, il est établit que l’industrie agro-alimentaire est responsable de 26% du total des émissions de gaz à effet de serre. L’influence de l’être humain sur la biosphère a atteint un tel niveau que les experts parlent d’une nouvelle ère géologique, l’anthropocène, pour évoquer un bouleversement planétaire inédit du à l’industrialisation tout azimut.

Maurice ignore aussi selon toute vraisemblance que l’élevage des ruminants est une cause majeure de la déforestation en Amérique du Sud (et parallèlement de la disparition de la biodiversité). On y rase des forêts puis l’on y plante des cultures de soja et de maïs destinées à nourrir les animaux. Ces monocultures sont responsables de l’appauvrissement des sols et de leur surexploitation, alors que les intrants utilisés sont à l’origine de leur dégradation (érosion, salinisation, empoisonnement) et de celle de la nappe phréatique, puis en fin de cycle, des pluies acides. Chaque année, des 33% de terres arables exploitées pour nourrir le bétail, entre 70 000 et 140 000 km sont victimes de désertification ou de dé-fertilisation. Les ressources terrestres sont finies, Maurice, réfléchis-y.

La plus grande hypocrisie est peut-être que Maurice n’est pas un végétarien pur et dur, mais un pesco-végétarien, car celui-ci mange du poisson. Il participe donc au massacre des 2 740 milliards d’individus tués chaque année, à la pollution des eaux de mers, à la dérive des filets qui piègeront des animaux marins pendant des décennies, au dépérissement des puits de carbone et à l’amenuisement des réserves de biodiversité. Bref, Maurice est un véritable exemple !

Et par-dessus le marché, cet écolo en carton porte des bottines en cuir, dont le tannage est extrêmement toxique pour les Hommes et l’environnement : jusqu’à 16 millions de personnes sont exposées aux produits chimiques nécessaires au tannage, dont fait parti le chrome trivalent. Ce dernier provoque des affections respiratoires et des maladies de peau, et un lien fort de causalité existe entre les cancers du sinus et des poumons, selon différentes études. Mais ça, Maurice n’y pense pas.

Maurice n’aime pas vraiment les animaux

Ce que Maurice semble le plus ignorer cependant, lui et sa cohorte de végétariens qui font du yoga, portent des sarouels et vont au marché, c’est la souffrance animale.

En bon végétarien, Maurice mange des œufs. Qu’ils soient bio, plein air ou 100% naturel de-chez-le-fermier-du-coin, le constat reste inévitablement le même : pour obtenir des œufs, on tri puis broie les poussins mâles dans les 24 heures après leur naissance, car incapables de pondre et considérés comme inutiles. Les poules pondeuses elles, qui peuvent espérer vivre entre 6 et 8 ans dans des conditions de vie correspondant aux impératifs biologiques de leur espèce, sont tuées après 12 mois. Afin qu’elles ne s’attaquent pas entre elles dans des cages où elles peuvent être 17 au mètre carré et qu’elles ne cassent pas leurs œufs, ont coupe leur bec à vif au laser, un organe particulièrement sensible chez les gallinacés.

Les vaches laitières de leur côté, que l’on insémine artificiellement afin d’assurer la production continue de lait, peuvent vivre jusqu’à 20 ans en milieu naturel. En élevage intensif, elles sont envoyées à l’abattoir au bout de 5 ans. Cinq ans de souffrance et de stress marqués par 3 vêlages : 24 heures après la mise à bas ou dès sa naissance, le veau est séparé de sa mère, un déchirement pour la vache qui cherche son petit en meuglant pendant des jours. Contraintes à produire toujours plus de lait (8 400 litres de lait par an en moyenne aujourd’hui, soit 3 fois plus qu’en 1950), les vaches sont épuisées quotidiennement et souffrent en prime de mammites (infections des pis), boiteries, troubles métaboliques et troubles de la fertilité.

Comme dans tout élevage industriel, les vaches n’ont droit à aucune mobilité et ne peuvent exprimer des comportements habituels. Lorsqu’elles sont finalement envoyées à l’abattoir, elles attendent de longues heures avant d’être tuées, à l’écoute de la détresse de leurs congénères avant, au choix, d’être étourdies puis égorgées, ou d’avoir la jugulaire tranchée en pleine conscience, se vidant de son sang dans une pénible agonie pouvant durer 14 longues minutes. Comme il n’y a pas de petit profit, les vaches laitières sont transformées en viande, à tel point que 40% de la viande dite « de bœuf » provient de vaches laitières. Tu vois donc, Maurice, qu’en étant végétarien tu joues aussi ta part dans la logique d’offre et de demande en viande.

Inévitables co-produits de l’industrie laitière, les veaux arrachés à leur mère ne connaissent pas un meilleur sort. Environ 55% d’entre eux sont destinés à la production de veaux de boucherie, les 45% restants étant contraints de vivre la vie de leur génitrice. À des fins économiques, l’écornage et la castration des jeunes mâles sont le plus souvent effectués sans anesthésique ni anti-douleur.

Isolés les huit premières semaines de leur vie dans des box individuels, ils sont « volontairement anémiés pour que leur chair soit claire, afin de répondre aux habitudes des consommateurs [2]». Envoyés à l’abattoir au bout de deux ans, ils sont transportés d’un pays à l’autre à travers lors de trajets qui peuvent atteindre près de 3 000 kilomètres et plus de 50 heures de route. Ils sont souvent affamés et assoiffés. Alors Maurice, je t’en prie, culpabilise au moins un peu la prochaine fois que tu iras chercher ton pack de six bouteilles de Candia.

Le pire dans cette histoire bien sûr est que la majorité de la population mondiale est « intolérante » au lait. J’ai mis le mot entre guillemets car il s’agit plutôt d’une incompatibilité. Qu’est-ce, effectivement, que le lait de vache ? Un lait de croissance pour veaux. Fort de 40 kilos à la naissance, un veau pèsera 150 kilos à 5 mois et 300 kilos à 8 mois. Pas si sûr, Maurice, que c’est idéal pour ton enfant, ou même pour toi. Et puisque tu ne donnerai pas de lait de chienne ou de loutre à ton enfant, explique-moi en quoi le lait de vache est-il plus « naturel » ?

D’ailleurs savais-tu que les éleveurs sont tenus de respecter un seuil de cellules somatiques règlementaire, c’est à dire une quantité limitée de pus dans le lait ? Les vaches laitières étant traites même lorsque leur pis sont infectés (mammites), on retrouve en effet des traces de pus dans le blanc nectar. Mais pas d’inquiétude Maurice, c’est forcément sain puisque les produits laitiers sont tes amis pour la vie ! Quoique, les taux d’ostéoporose étant les plus élevés dans les pays les plus consommateurs de lait, tu es en droit de te poser des questions.

À l’anus, Maurice est

Fort de ma démonstration sur l’ignorance de Maurice dans des thèmes aussi variés que l’élevage, l’abattage, l’agriculture, le tannage, l’écologie et le bien-être animal, je n’attends pas de lui qu’il reconnaisse tous ses torts. Nous avons tous le droit d’être ignorant, d’ailleurs le marketing et l’opacité de l’industrie agro-alimentaire y contribue fortement, mais à partir du moment où l’on sait des choses, à partir du moment où celles-ci entrent en contradiction avec nos valeurs (rejeter la violence, protéger les êtres les plus vulnérables) apparaît l’occasion de faire la différence, ne serait-ce qu’au niveau personnel, de reconnaître la nécessité et l’universalité de ces valeurs, de communiquer son savoir aux autres. Autrement, si Maurice sait mais qu’il choisit d’ignorer, il n’est plus consommateur mais complice, et la complicité, comme chacun le sait, est réservée aux criminels.