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Réflexion

Être végane à Strasbourg

Taper sur le dos des végétariens (sauf Audrey Jougla, Gloire à elle), c’est fait. Constituer une liste de produits qui contreviennent à l’idéal (l’utopie inutile) de pureté des véganes, c’est fait. Se pencher rapidement sur le nombre de restaurants strasbourgeois véganes, c’est fait aussi. En revanche ce qui n’a pas été fait est de mettre cette information en rapport avec le nombre total de restaurants à Strasbourg, afin de comprendre l’ampleur extrêmement réduite qu’a le véganisme dans la capitale alsacienne.

Au total, TripAdvisor compte 1302 restaurants. Parmi cet éventail, il n’est possible de manger 100% végane que dans 5 restaurants. Cela représente 0,38% de l’offre. C’est décourageant. Pas parce que cela veut dire qu’on ne peut pas manger autant dehors que n’importe quelle autre personne, mais parce que cela signifie que les 1297 autres restaurants exploitent  les produits animaux. En quelques exemples, j’illustre ci-dessous comment cela a un impact sur nos vies.

Être végane à Strasbourg, c’est aller au Café Bâle, demander la carte et constater qu’il n’y a pas de plats véganes. Jusque là, rien d’anormal, je ne m’attends à ce que tous les lieux se plient en quatre pour satisfaire le régime alimentaire d’un pour-cent de la population. Mais aller au Café Bâle, après avoir précisé que tu es végane, c’est quand on te propose une salade avec du comté. Qu’à cela ne tienne, on va répéter qu’on ne mange pas de fromage : on me propose un plat avec de la crème fraîche.

Ce qu’il faut en retenir : le véganisme est plus populaire que jamais (ce qui ne veut pas dire qu’il est répandu pour autant), mais au-delà du mouvement de repli que provoque ce mode de vie associé à des « extrémistes » (trop extrémiste le boycott, wow) il n’existe aucune connaissance réelle du plus simple, à savoir le régime alimentaire auquel s’astreignent les véganes. Choix personnel autant que politique, le véganisme est encore trop marginalisé pour être instantanément compris de tous.

Être végane à Strasbourg, c’est quand tu veux aller manger un délicieux kébab végane chez Végéman à la Grenze un samedi après-midi et que tu découvres qu’on a eu l’audace d’implanter, à côté du stand, des animaux morts empalés sur des broches qui tournent lentement, courtesy of le méchoui Au Balkan. C’est manger son seitan avec une odeur de chair grillée dans le nez. C’est faire face à l’indécence et l’irrespect des organisateurs qui n’ont manifestement aucune notion de civisme. Si c’était déplaisant pour les consommateurs, imaginez un peu ce qu’a du penser Végéboy. Qu’est-ce qui va ouvrir en face de Végéman quand le restaurant ouvrira ses portes au 29 rue des orphelins ? Un abattoir ?

Ce qu’il faut en retenir : qu’est-ce qu’un végane ? que défend-il ? qu’est-ce qui le révolte ? On ne sait pas, mais en tout cas, on est contre. En conséquence on ne comprend pas qu’on ne dérange pas le goût des gens, mais leurs valeurs.

Être végane à Strasbourg, c’est croire en une bonne surprise quand on te propose d’arranger un brunch en version végétale. Découvert par un concours de circonstances, le brunch La Casserole x Le Douanier était alors un événement mensuel encore très exceptionnel puisqu’il n’en était qu’à sa troisième édition. Invité à y participer, le brunch n’est d’ordinaire pas végane et il m’a été proposer d’y déjeuner un menu « préparé » pour s’adapter à mon régime alimentaire. Connaissant la réputation de La Casserole, mes attentes étaient grandes. Des attentes encore renforcées par un laps de temps d’un mois qui laissait le temps de la réflexion et de la création d’un menu, puisque, encore une fois, il nous avait été proposé de bon cœur.

En toute logique, un cuisinier qui a un tant soi peu de conscience professionnelle cherche à plaire au palais de ses clients, reste curieux de découvrir une nouvelle cuisine et de relever un défi. Ça, c’est pour la théorie. En pratique, le brunch La Casserole x Le Douanier est une blague. Un vol. Une arnaque. Si le bar à cocktails Le Douanier (5 rue de la douane) où se tient l’événement excelle toujours dans les boissons, le travail mené par Cédric Kuster (au service) et Jean Roc (aux fourneaux avec sa brigade) relève de l’insulte.

À 33€ tout de même — du haut de gamme —, le brunch donne droit à deux plats salés et un plat sucré, avec les boissons chaudes ainsi que les jus (yuzu, gingembre, pomme) en illimités (mais pas vraiment au final). Voici ce qu’on m’a servi :

  • Plat salé n°1 : deux feuilles d’endives avec une cuillère à café d’hummus industriel, le tout saupoudré de raisins secs.
  • Plat salé n°2 : un « carpaccio de radis rouge », c’est-à-dire deux radis finement coupés avec une vinaigrette. Le serveur a même docilement répété le nom de plat fantaisiste décidé par le chef qui de toute évidence se moquait de nous.
  • En dessert : un shooter de framboises et un shooter de bananes séchées (a majorité des fruits secs sont enrobés de miel et ne conviennent donc pas aux véganes).

L’équipe avait UN MOIS pour élaborer deux plats et un dessert. Je ne demandais pas la lune. J’aurai même pu me contenter de tartines de confiture mais encore une fois, si du beurre était présent, on n’avait pas pensé à prévoir de la margarine végétale. J’ai toujours cette expérience en travers de la gorge, et ce n’est pas à cause du prix exorbitant. C’est à cause du manque de bonne volonté et la moquerie affichée (même en passant à côté de la cuisine en chemin vers les toilettes j’ai pu entendre les cuisiniers ricaner sur les véganes). Doit-on s’étonner lorsque l’on est accueilli par un « Ça vous réussit de manger de l’herbe » plein d’ignorance ?

Le brunch, en plus de cumuler ses tares, donnait nettement l’impression d’avoir été préparé en dernière minute avec ce qui traînait en cuisine : « un peu de légumes par ci, un peu de fruits par là, ils devraient être contents les véganes ». Oui, mais non, parce que j’avais l’impression de ne pas avoir mangé cinq minutes plus tard. Peut-être n’était-ce même pas involontaire : peut-être se sont-ils dits « ça ne peut pas être bien compliqué, on va bricoler quelque chose sur le moment ». Or, la cuisine végane est une cuisine à par entière. On n’enlève pas le steak haché de l’assiette pour simplement rajouter plus de haricots. On cuisine différemment, avec des ingrédients différents, avec davantage d’épices, avec des jeux de textures, des accords de goût. En définitive, il est regrettable de constater que même une équipe chevronnée ne soit pas capable de cuisiner deux plats de légumes de façon inventive. 0/100

Ce qu’il faut en retenir : opposés à des stéréotypes farouches, on refile aux véganes des plats de seconde-main qui reflètent tout une attitude de mépris et plus globalement d’ignorance. Bienvenu dans la capitale alsacienne.

Être végane à Strasbourg, c’est habiter une ville ou la majorité des élus agit contre les animaux. Le site Politique & Animaux de L214 recense les prises de position des maires, présidents de département, président de la région, députés, eurodéputés, sénateur et membres du gouvernement sur les sujets suivants : expérimentation, chasse, corrida, droit animal, mer & pisciculture, élevage, animaux de compagnies, zoo/cirque.

Que vous soyez végane ou non, prendre position contre les animaux de compagnie devrait vous faire réagir. Ainsi Fabienne Keller a des avis très tranchés sur ces questions, ne s’étant pas engagée à faire adopter une « liste positive » limitant les espèces d’animaux exotiques de compagnie, ni à promouvoir la mise en place d’un système efficace d’identification et de traçabilité des chiens et des chats. Quand on sait qu’à Strasbourg il y a quatre associations qui font tout le boulot de sauvetage et d’adoption des chiens et chats errants, que la SPA était jusqu’il y a quelques années encore des spécialistes de l’euthanasie et que la ville a investi 5 millions dans le refuge mais ne daigne même pas offrir une poubelle de tri supplémentaire par exemple à ERA-Éthique et Respect Animal, il ne faut pas se formaliser.

Si l’on s’intéresse à André Reichardt, le triste sire penche totalement pour la chasse, ayant voté au Sénat un amendement pour punir d’un an d’emprisonnement et de 30 000 € d’amende le fait d’empêcher, d’entraver ou de gêner un acte de chasse ; il est également à l’origine d’une proposition de loi visant notamment à affaiblir la réglementation en matière de bâtiments d’élevage et à augmenter les aides financières aux exploitants en baissant les charges en début de carrière et en baissant les charges patronales.Mais là où l’on atteint le paroxysme de l’insensibilité à la cause animale, c’est avec le député Frédéric Reiss.

S’il est à l’origine d’une proposition de loi visant à interdire la vente de chiens et de chats dans les animaleries, il a a contrario participé à l’amendement visant à supprimer l’article reconnaissant la sensibilité des animaux dans le code civil, est contre l’extension du droit des associations à se porter partie civile sur l’ensemble des délits du code rural et de la pêche maritime commis à l’encontre des animaux (le nerf de la guerre pour la Fondation Brigitte Bardot), contre l’extension aux transports et abattoirs du délit de mauvais traitements et contre l’aggravation des sanctions pour mauvais traitements envers les animaux. Tout récemment, il a choisit de soutenir la proposition de loi n°2053 visant à interdire l’usage commercial des termes comme « steak », « filet », « bacon », « saucisse », pour désigner des produits végétariens. Il fait en outre parti du Groupe d’études Pêche de loisir qui soutient la pêche comme loisir. C’est vrai que c’est tout un art de percer la bouche d’un poisson avec un hameçon et de le relâcher blessé, ça mérite d’être défendu !

Le maire d’Haguenau Claude Sturni n’est pas un illuminé non plus comme le relève le site de L124 puisqu’il a voté pour l’amendement CSENER 158 excluant le méthane entérique du “Plan national de réduction des émissions de polluants atmosphériques”. Monsieur le maire n’a pas bien fait ses devoirs puisque l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture estime que les ruminants domestiques sont la première cause d’émission de GES (gaz à effet de serre), devant les véhicules motorisés, avec 18 % du total des GES et 37 % du méthane lié aux activités humaines. Ou alors C. Sturni possède une expertise qui renverse le modèle d’évaluation des risques de la FAO : n’hésitez pas monsieur le maire, partagez-la avec nous.

Heureusement il y a une lueur d’espoir. Justin Vogel, maire de Truchtersheim, Vincent Debes, maire de Hœnheim et Jacques Bigot lorsqu’il remplissait son mandat de maire d’Illkirch (1995-2016) refusent d’accueillir des cirques qui utilisent des animaux sauvages sur les terrains de leur commune respective. Armand Jung, qui nous a quitté récemment, était un député et conseiller général du Bas-Rhin et conseiller régional d’Alsace qui s’est battu en faveur l’interdiction de la chasse à courre, la corrida et des combats de coqs, ardemment (il a signé le Manifeste du CRAC Europe). Il est à l’origine avec 17 autres élus en 2014 de la proposition de loi N° 1903 visant à créer un statut juridique particulier pour les animaux.

Ce qu’il faut retenir : les changements législatifs sont ceux qui auront le plus d’impact sur les pratiques d’élevage, de chasse, d’expérimentation et de loisir, et il est nécessaire pour avancer la cause animale (qui ne peuvent se défendre eux-même, je le rappelle) que des élus y soient sensibilisés. À Strasbourg, on penche encore nettement contre les animaux. C’est ce genre de situations qui mène à légiférer contre les enquêtes dans l’agriculture animale (cf. ag-gag).

Être végane à Strasbourg, c’est aussi se réjouir de l’ouverture d’un nouveau restaurant, Copper Branch. Et bientôt Végéman. C’est aussi s’attrister de la fermeture du Snack Vegi, les options véganes étant suffisamment rares pour le regretter. C’est aussi halluciner de voir qu’on ouvre encore des boucheries, comme si le business était en plein boom. On a déjà Porcus Place du Temple Neuf, Frick-Lutz rue d’Austerlitz, Enderlé rue des Serruriers et j’en passe à Neudorf, quartier Laiterie et Kœnigshoffen. Jamais je n’aurai pensé qu’un jour que je verrai s’ouvrir une nouvelle boucherie en plein centre de Strasbourg, rue de la croix.

Ce qu’il faut en retenir : Strasbourg n’est pas la ville la plus amicale pour le végétalisme ni la plus progressiste pour les droits des animaux. Quand on pense qu’on a à Strasbourg l’Institut Clinique de la Souris, un zoo à ciel ouvert à l’Orangerie qui fait mal au cœur et le Centre de Primatologie de l’Université de Strasbourg à Niederhausbergen, il y a de quoi être dégoûté (ou inspiré pour aller militer, c’est selon).