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Compte-rendu : La face cachée de nos assiettes, L214-Eyes on Animals (Robert Laffont, 2019)

Introduction et synthèse du travail effectué par les deux associations à l’origine du livre, la lecture de La face cachée de nos assiettes est avant tout conseillée aux néophytes qui ignorent les conditions de détention (concentrationnaire) des animaux, l’ampleur de leur exploitation (à partir de quelques chiffres sur les principales industries : « 965 millions de vollailes, 24 millions de porcs, 4,6 millions de bovins et 4,4 millions d’ovins » tués chaque année) et toujours ce poids des lobbies (cf. le compte-rendu de Comment sauver les animaux ? de Romain Espinosa) qui est mesuré ici avec les budgets de l’Interprofessionnelle du Bétail et des Viandes (INTERBEV), de la Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles (FNSEA) et de Charal qui dépensent respectivement 30, 12 et 17 millions d’euros.

Deux choses frappent à la lecture de ce livre : le laxisme complice de l’État qui n’applique pas la réglementation en vigueur qui pourrait alléger la souffrance des animaux et les conditions de transport des animaux.

Dans le premier cas, malgré les nombreuses plaintes déposées par L214, les infractions relevées (sur les conditions de détention de animaux, mais aussi d’abattage), l’inadéquation entre les contrôles véténiraires (qui relèvent de la mauvaise foi) et l’insalubrité réelle, les peines encourues sont rarement appliquées. C’est notamment le cas avec le gavage des oies et des canards (plusieurs centaines de milliers d’oies et entre 35 et 40 millions de canards exploités chaque année) : si les conditions de détention ne sont pas réglementaires, elles sont aussi structurelles et systémiques, de sorte que condamner un élevage, c’est condamner la filière, « une responsabilité un peu trop pesante sur les épaules d’un juge ». De même pour l’élevage de lapins destinés à la consommation : « Cette filière connaît déjà de grands difficultés. Tout alourdissement des normes ne pourra conduire qu’à sa disparition pure et simple » (Jean-Baptiste Moreau, rapporteur du projet de loi « Équilibre dans le secteur agricole et alimentaire »). C’est pourtant l’approche réformiste (welfariste) de L214 qui fait son succès : si l’association a un but abolitionniste, l’arrêt de l’exploitation des animaux ne se fera pas du jour au lendemain. Ce jour même, comme tous les autres de l’année, 3 millions d’animaux seront abattus, soit 34 animaux chaque seconde. 68 animaux sont morts le temps de lire cette dernière phrase. Leur offrir ne serait-ce que plus de « confort », c’est alléger leur souffrance. On ne peut pas mettre cette option de côté, car ce n’en est pas une : si l’on se soucie des animaux, c’est obligatoire.

Le transport des animaux constitue l’autre étude de cas de l’ouvrage. Celui-ci est l’apanage de l’association Eyes on Animal, qui a collaboré avec L214 sur certaines opérations décrites ici : le transport des veaux de Rosslare en Irlande à Cherbourg, où ils restent des heures sans eau, sans nourriture avant d’être acheminés à travers l’Europe (en Hongrie, en Corse, dans le Cotentin, en Italie…) dans un voyage qui ne semble jamais prendre fin, et le « goulot » de Kapikule en Turquie, no man’s land entre l’Europe et l’Asie Mineure où les animaux restent à la merci de la bonne volonté des importateurs à payer les frais de douane, piégés dans des bétaillères sous des chaleurs caniculaires, mourrant littéralement de soif, cernés par les cadavres de leurs congénères. Comme vu précédemment, des législations existent, imposant notamment une limite de dix-neuf heures au transport d’animaux non sevrés, cependant dans la réalité elles ne sont pas respectées, toujours pour la même raison : des coûts supplémentaires, des salariés sous contrainte et un mépris pour la vie animale.

Ce qui ressort de l’ouvrage sont les multiples manières dont une industrie entière, sous perfusion des subventions étatiques et européennes et avec la complicité de son gouvernement, traite les animaux comme de vulgaires marchandises, s’accomodant d’un taux de perte quand bien même il s’agit de vie animale. Il n’est pas superflu non plus de mentionner les conditions de travail des ouvriers de l’industrie, que ces soit les routiers ou les employés d’abattoir. Ces derniers s’inscrivent dans l’industrie qui a le moins évolué en un siècle (cf. le compte-rendu de À l’abattoir de Stéphane Geffroy), à l’origine de troubles musculo-squelettiques pour 89% des hommes et 92% des femmes dans les abattoirs bretons. Une impasse, d’autant plus qu’ « aux ouvriers d’abattoir, notre société demande l’impossible : tuer les animaux à la chaîne dans le respect et la bienveillance ». Sortir de cette impasse, voilà le défi que doivent relever les animalistes.