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Compte-rendu

Compte-rendu : Voir son steak comme un animal mort, Martin Gibert (Lux, 2015)

Martin Gibert est affirmatif dès le début de son ouvrage sous-titré « Véganisme et psychologie morale » : il n’aime pas spécialement les animaux. C’est un type normal. Cette rengaine revient tout au long du livre comme pour assurer le lecteur que l’argumentaire déployé pourrait convaincre Monsieur-tout-le-monde. Et à la vérité, on voit mal après avoir refermé le livre comment on peut ne pas être végane.

Voir son steak comme un animal mort n’est cependant pas un titre programmatique, et il est plutôt en inadéquaton avec son contenu. Martin Gibert a divisé l’ouvrage en quatre parties : 1) Le consensus en éthique animale 2) L’argument environnemental 3) Dissonance cognitive 4) Le véganisme est un humanisme.

La force de l’ouvrage est de convaincre dès le premier chapitre : les arguments avancés sont d’une logique telle qu’on pourrait tout aussi bien arrêter là la lecture. À travers les trois grandes théories morales de la tradition philosophique anglo-saxonne (l’éthique de la vertu, le déontologisme, le conséquentialisme), Martin Gibert expose pourquoi il y a consensus en éthique animale. Mais il explore aussi l’écoféminisme, la zoopolitique proposée par Sue Donaldson et Will Kymlicka, et présente l’expérience de pensée d’Alastar Norcross, The Story of Fred (2004) qui est une lecture passionnante que je recommande fortement (ici en PDF).

La deuxième partie, sur l’environnement, aurait du m’ennuyer (à force de lectures, on connaît les faits, les chiffres, les raisons d’être pessimiste). Pourtant, en ayant recours à un exposé très didactique qui s’appuye autant sur les convenues dénonciations de la société de consommation, du poids des lobbies et de l’incapacité des États à coopérer qu’en présentant « Six manières de ne rien faire », l’effet de halo de la viande bio (étudié par Romain Espinosa également) et les glissements opérés par les « omnivores consciencieux » (vous savez, ceux qui n’achètent que des produits à la ferme !), cette partie reste un plaisir à lire (quoiqu’un peu lestée par les chiffres, mais c’est inévitable, indispensable, et l’auteur s’en excuse dès le début). Le cynisme d’un paragraphe mérite d’être souligné :

« Combien de fois ne m’a-t-on pas servi l’argument du « petit producteur bio » ? Il s’appelle Jean-Luc ou Bernard. Il vit en Ardèche ou dans Charlevoix, il prend soin de ses bêtes et il fait attention à l’environnement. D’ailleurs, ça se sent dans ses produits qui fleurent bon l’amour et le terroir — pas comme ces saloperies de supermarché. Jean-Luc ou Bernard est vraiment un chic type. Si tu passes dans le village, tu le salues de ma part ; il t’offrira un coup à boire. »

Notons au passage que Martin Gibert ne s’en prend pas aux agriculteurs, mais à la figure archétypale du bon petit paysan qui permet aux omnivores, par l’argument du bien-être, d’échapper aux critiques de complicité avec un système génocidaire (l’auteur relève cependant dans son premier chapitre qu’un tel élevage n’est pas moralement suffisant.

Dans sa troisième partie, le québécois s’attèle à explorer la dissonance cognitive et ses multiples conséquences. Comment en effet les omnivores qui n’ignorent pas le fonctionnement de l’élevage industriel peuvent-ils concilier conscience et consommation de produits animaux ? Déjà remarquablement bien exposée dans le livre récent de Romain Espinosa, le chapitre sur la dissonance cognitive s’appuie sur l’étude liminaire de Leon Festinger, le « paradoxe de la viande » de Steve Loughnan, le concept de « mentaphobie » de David Chauvet (soit le déni de conscience animale pour « résoudre ou réduire » la dissonance cognitive), les stratégies repérées par Hank Rothberger (permettant de faire de même), la théorie du désengagement moral d’Albert Bandura, l’aversion au changement ou à la perte, la végéphobie ou encore les arguments du « normal, naturel, nécessaire » déjà repérés par Melanie Joy (2009) et bien sûr le concept-clé de « carnisme » comme idéologie invisible qu’elle a nommé. De bien des manières, la mise en place de ces stratégies permet de défendre le statu quo.

Dans sa dernière partie enfin, Martin Gibert revient sur l’émergence (et les méfaits) de l’idée d’exception humaine, de Descartes à Sartre en passant par la tradition chrétienne, idée battue en brèche par Darwin qui soulignait avec la théorie de l’évolution que l’homme n’est pas différent des animaux dans sa nature, et si l’est c’est par une différence de degré. Distinguant humanisme moral inclusif et humanisme moral exclusif, il se rattache au premier qui promeut « l’extension constante du cercle de moralité », l’intersectionnalité (le féminisme avec Carol J. Adams, le racisme avec Breeze Harper, le capacitisme avec Sunaura Taylor). Il s’appuie sur la sociologie, la psychologie et bien des études dont la délicieuse de Dhont & Hodson (2014) pointant la corrélation « entre le fait de soutenir l’exploitation animale, la consommation de viande et l’orientation “autoritaire de droite“ ».

En conclusion, l’ouvrage de Martin Gibert est original dans son approche du « paradoxe de la viande » via l’éthique animale, la psychologie morale, l’ouverture vers l’intersectionnalité qui permet de penser le spécisme pour ce qu’il est, un traitement inégal s’appuyant sur des critères arbitraires. Tout au long, le véganisme, présenté comme un mouvement « moral et politique […] qui lutte pour la justice animale, sociale et environnementale » se dessine comme, sinon une panacée, au moins une solution partielle à des défis contemporains qu’il ne convient pas d’écarter.