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Compte-rendu : Biographies Animales, Éric Baratay (Seuil, 2017)

Professeur d’histoire contemporaine à l’université de Lyon et spécialiste de l’histoire des animaux, Éric Baratay signe avec Biographies animales (Seuil, 2017) son dix-septième ouvrage. À travers celui-ci, l’auteur tente de restituer le vécu d’animaux célèbres : Warrior, cheval de guerre ; Consul, chimpanzé savant ; Modestine, âne de Stevenson ; et la girafe de Charles X, parmi d’autres. Ces vies dont le contour est tracé à la manière renaissante sont contées à travers quatre axes : « restituer des existences », « restituer des expériences », « saisir une époque animale » et « penser les générations ».

E. Baratay s’appuie autant sur les documents historiques (récits, cartes, photographies), des sources dont la véracité est à nuancer (romans, journaux personnels, biographies romancées) que sur les dernières connaissances en éthologie, zoologie et biologie physique pour imaginer la vie de ces héros en se plaçant du côté du « versant animal ». Sans sentimentalisme aucun, il restitue ainsi de manière réaliste, à défaut de précise puisque inimaginable, la période de vie des animaux célèbres qu’ils ont passés au côté des humains, nécessairement la plus documentée.

Tout l’intérêt de l’effort est explicité dans une introduction qui fait basculer le paradigme de la pensée traditionnelle qui considère les animaux au niveau de l’espèce plutôt qu’au niveau individuel, perpétuant ainsi la particularité construite de l’homme se mettant en exergue du reste du règne animal. L’ouvrage permet a contrario d’envisager les animaux comme individus d’une espèce et donc « tous différents, par leur tempérament, leurs capacités, leurs qualités », ce qui suppose aussi de « penser que l’environnement (naturel, familial, social, culturel, historique) influe différemment sur les individus ».

Selon Baratay, la différenciation entre l’homme et l’animal est « vaine, car elle oppose une espèce concrète, l’homme, à un concept, l’animal, qui n’existe pas dans les champs ou les rues, qui n’est qu’une catégorie masquant la multiplicité des espèces », « puérile » parce que cette différenciation n’a permis qu’aux humains de se « prévaloir de leur supériorité » et « fausséecar on connaît encore très mal ces animaux », préférant s’en tenir à des « stéréotypes commodes » et entretenir un discours de domination.

Avant de se lancer dans les premières biographies, l’auteur fait un rapide historique des pratiques discursives des animaux. Pendant l’Antiquité, les naturalistes utilisent des caractéristiques animales pour « proposer des exemples de conduites », réduisant ainsi déjà les animaux à des espèces aux individus tous similaires ; cette pratique ne connaît de déclin véritable qu’au XVIIIème siècle lors de la classification des animaux (qu’on doit à Linné), qui jusque dans les années 1950 consistait à identifier des constantes physiques permettant de représenter tout une espèce.

La science n’a pas réellement fait avancer notre perception des animaux depuis, le béhaviorisme se bornant à considérer que l’apprentissage « placé à l’origine des comportements, était le même pour tous les animaux, qu’il fallait neutraliser les variations individuelles ». « L’éthologie classique, nous dit Baratay, prétendit que les comportements étaient communs et immuables » tandis que la sociologie « soutint que les individus étaient des structures chargées seulement d’assurer la reproduction et la survie de l’espèce ». Dans cette culture qui ne voit pas un être individualisé mais une créature standardisée, sans âme (merci l’Église catholique), sans émotions et sans autre but qu’une morne et éternelle reproduction, il n’est pas surprenant que leur utilisation ait été légitimée.

Pourtant comme le montre l’auteur, les hommes ont trouvés au cours de l’histoire des êtres suffisamment singuliers parmi ces généralités pour les élever au rang de compagnons, ou plutôt de curiosités. L’auteur évoque les bienfaits du « goût littéraire des biographiques fictives » qui a connu son apogée dans les années 1860-1920 ; si ces dernières se contentaient d’anthropomorphisme plutôt que d’essayer de restituer l’intériorité de l’animal, ses expériences, à « penser son intime », elles ont cependant aider à susciter l’intérêt pour certaines espèces, à les revaloriser.

Les biographies animales basées sur des données réelles et apparues à la fin du XVIIIème siècle imitaient les biographies humaines en héroïsant les individus, mais elle ont cependant « aidé à la prise de conscience d’autres existences, d’autres individualités, en permettant une réflexion longtemps interdite en science, philosophie ou théologie. » C’est véritablement le modèle de l’éthologie japonaise des années 1950 et l’acception de la notion d’individus à part égale chez l’homme comme l’animal qui ont permit, dans l’occident et notamment en primatologie, de s’ouvrir à une autre approche.

L’exercice que propose l’auteur est pourtant inédit : « sortir de l’anthropocentrisme, contrôler l’anthropomorphisme » et se porter du côté de l’animal, se mettre à sa place malgré l’infaisabilité de la chose et utiliser l’écriture, pas comme un « artifice » mais comme une porte d’entrée pour « aider à faire mieux éprouver, saisir, comprendre, se rapprocher davantage », construire s’il le faut une « manière d’écrire » pour mettre l’animal en action et l’homme au passif.

Eric Baratay crée ainsi des formes de discours qu’il met en exergue dans le texte : des tirets par quatre pour indiquer des « moments de calme : […] manière de faire éprouver le ralentissement du temps » pour Warrior le cheval de guerre ; des ressentis en italique pour les stimuli et sensations de Modestine, l’âne de Stevenson ainsi que pour Islero « vainqueur de Manolete » ; tiret pour indiquer que « le discours se place du côté du ressenti » de Consul, chimpanzé du zoo de Manchester ; alignement à gauche, au centre ou à droit pour refléter la pluralité des facettes de Pritchard, chien de chasse et compagnon d’Alexandre Dumas.

Un langage dans le texte qui sert le propos et met en exergue le « versant animal » et permet de mieux partager l’expériences des animaux. Un ouvrage important pour considérer l’animal dans son unicité et rappeler que ce n’est pas une espèce que l’on massacre, mais des millions d’individus.

Le livre d’Éric Baratay est en fin de compte une excellente introduction à l’éthologie ; plus le temps passe, plus je me retourne sur ses réflexions qui ont redéfinis ma définition du véganisme : il ne s’agit pas simplement d’épargner des vies innocentes, mais des vies toutes différentes, des individus. Qu’on l’accepte ou non comme un fait, pas une vache n’a existé qui ne soit identique à une autre. À mesure que je me remémore mes relations avec les animaux, je peux établir sans mal aucun ce qui rendait chacun d’entre eux unique. Le « propriétaire » d’un chien oserait-il dire que son animal est identique à tous les autres, qu’il est en somme remplaçable ? D’expérience, j’affirme fermement le contraire.